La mort d’Étienne

Pour Florin Dumitrescu, en hommage amical

   Rendus furieux par son discours (Ac 7), et notamment par sa finale accusatrice, les membres du sanhédrin l’entraînent hors de la ville pour le lapider.

Mais lui, « rempli d’Esprit Saint », fixait le ciel : il vit la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite de Dieu. « Voici, dit-il, que je contemple les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu. » Ils poussèrent alors de grands cris, en se bouchant les oreilles. Puis, tous ensemble, ils se jetèrent sur lui, l’entraînèrent hors de la ville et le lapidèrent. Les témoins avaient posé leurs vêtements aux pieds d’un jeune homme appelé Saul. Étienne prononça alors cette invocation : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit. » Puis il fléchit les genoux et lança un grand cri : « Seigneur, ne leur compte pas ce péché. » Et sur ces mots il mourut (Ac, 7, 60).

Les membres du Sanhédrin avaient "grincé des dents" contre Etienne (Ac 7, 54). La tournure « grincer des dents contre quelqu’un » provient de la Septante, et qualifie la rage contenue des impies contre le juste . Le narrateur fait endosser aux sanhédrites le rôle des impies. Ce n’est cependant pas l’agression verbale d’Étienne (7,51-53) qui déclenche leur passage à l’acte, mais la vision dont il bénéficie. Le narrateur y insiste, puisqu’il la décrit une première fois (7,53), puis la fait raconter par le visionnaire lui-même (7,54). Étienne contemple « le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu ». Luc utilise à plusieurs reprises le titre christologique « Fils de l’homme » dans son Évangile, mais ici seulement dans les Actes.  La raison est que Luc inaugure par ce trait une conformité du martyre d’Étienne à la Passion, qui ira s’accentuant dans les versets suivants. Jésus avait en effet lancé à ses juges que « dès maintenant le Fils de l’homme sera assis à la droite de la puissance de Dieu » (Lc 22,69) . Comme Jésus, Étienne remet son esprit (Ac, 7,59 ; cf. Lc 23,46b). Comme Jésus, il crie d’une « voix forte » après s’être agenouillé (Ac 7,60 ; Lc 23,46a). Comme Jésus, Étienne implore le pardon pour ses bourreaux (7,60).

Les légers écarts entre les formulations de Luc 23 et d’Actes 7 sont conformes à la pratique lucanienne de la syncrisis, ce modelage des témoins sur Jésus : le disciple imite son Seigneur, mais sans reproduire exactement son comportement, qui demeure unique dans sa précédence. « Pour dire la mort de Jésus, Luc préfère l’image du martyre à celle du sacrifice et de l’expiation »  ; son martyre. L’exemplarité dure jusqu’à la fin : Étienne meurt en priant pour ses adversaires. Comme Jésus, l’Helléniste meurt sur une ultime parole : « et disant cela il s’endormit ».

Luc a interprété la mort d’Étienne d’une manière comparable à la mort maudite. Mais en inversant le sens ? La mort maudite dit la revanche que Dieu exerce sur les impies. La mort magnifiée d’Étienne déploie la fidélité que le disciple voue à son maître, jusqu’au trépas. Chacune de ces morts est édifiante. Chacune dit le triomphe de Dieu sur ses ennemis. Chacune est exemplaire, l’une dans l’horreur qu’elle suscite, l’autre dans le modèle qu’elle lègue.

Gérard Leroy, le 19 juin 2026

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